L'Indicible Gonchain, vous vous souvenez ? Dans la contrée des Zondes, il avait un jour bouclé le bec à une Souriette Miscka de grande envergure.
Voilà un représentant de la bête.
Elle me rappelle vaguement quelqu'un... mais qui ?
Qui ?
Gadez les 'tits gneux de la souriette, les ti pas mignons les 'tits gneux ??
Brian Froud a inspiré ce portrait à la pastel.
Couchée sur son papier, la créature réclama qu'on lui donne un nom. Après ça, Gonchain, car c'était son nom, exigea une conscience.
- Et puis quoi encore ? Tu veux la crèmière aussi ?
Et la crèmière céda... et elle lui concocta une petite tranche de mie... euh, de vie.
Que voici :
L'Indicible Gonchain
La plupart du temps, Gonchain dormait. Enfin, personne ne pouvait réellement décrire les activités de Gonchain, à par lui-même bien entendu, mais cela, il ne le fit jamais.
Disons que la plupart du temps, Gonchain se tenait immobile, les yeux très largement clos. Seuls certains de ses branchages entraînés par les quelques feuilles qui lui poussaient à la saison nouvelle, frémissaient mollement au gré des courants de l'air.
Alors, lorsque d'aventure il soulevait difficilement ses lourdes paupières de bois craquelé, Gonchain paraissait engourdis par le sommeil. Ses yeux bruns restaient mis clos, renfoncé dans sa multitude de rides d'écorce grisâtre, cernés par de larges poches creuses, verdies d'une épaisse couche de mousse plus ou moins fraîche. Scindant presque toute la largeur du tronc, sa fine bouche gardait une moue inexpressive pendant des lustres, tandis que ses pupilles dilatées restaient figées longuement dans le vide.
Sa réputation de dormeur suivait donc Gonchain à travers les âges. Cela pour une raison unique : il donnait l'impression de ne pas être réveillé. Une réputation difficile à assumer pour Gonchain qui tenait un rôle d'importance dans la contrée des Zondes.
Il était l'Unique, omniscient et sage, référent privilégié de tous les peuples vivants. Lorsqu'on souhaitait l'évoquer, il était communément admis de chuchoter le nom d'Indicible, ce qui était commode et peu risqué.
Seules les Souriettes Miscka osaient parler de l'Indicible Gonchain, et cela se traduisait rarement en des termes châtiés.
Précisons que les Souriettes Miscka possédaient un langage peu élaboré. Dépourvues de lobe frontal, elles paraissaient à la hauteur de leur manque d'imagination. Or, ce sous-développement cérébral, caractéristique du peuple des Souriettes Miscka, leur ôtaient définitivement une quelconque aptitude à la tolérance. En revanche, elles étaient d'une implacable agressivité, ce qui leur rendait souvent service au regard de leur toute petite taille.
Leurs courtes pattes étaient recroquevillés et ténues d'un enchevêtrement compliqué de muscles et de tendons. Munis de trois doigts poilus jusqu'aux griffes, les Souriettes Miscka se maintenaient en un équilibre précaire. Leurs petites jambes semblaient s'actionner comme des ressorts. Du bas vers le haut puis du haut vers le bas, avec parfois un raté qui pouvait faire partir la créature dans n'importe quelle direction. Les Souriettes Miscka se muaient donc dans le plus parfait désordre, à la manière saccadé d'un métronome lancé à grande vitesse, et dans un brouhaha incessant d'invectives et de grossièretés diverses.
Le plus souvent, elles s'adressaient à la voisine sauteuse la plus proche qui avait malencontreusement rebondis sur les pieds d'une de ses congénères.
La haine du peuple Miscka pour l'Indicible Gonchain, prit son envol bien des nuités auparavant.
On raconte qu'une Souriette de grande envergure, ce qui est une contradiction amusante, désirait s'adresser à Gonchain dans les plus brefs délais. Et cela, pour une question d'extrême urgence.
Trépignante par nature, et pressée par la nécessité de l'urgence, la Souriette eut les plus grandes difficultés à contenir le flot de jurons gras qui lui tordait les lèvres, tandis que Gonchain prenait le temps nécessaire à l'écarquillement de ses paupières.
Lorsque Gonchain l'Indicible manifesta son attention à la bestiole hystérique par un regard morne, celle-ci avait depuis longtemps épuisé son lot de patience. Elle posa sa question avec le calme que l'on imagine, ne pouvant s'empêcher d'y mêler quelques savoureuses injures, le tout saccadée par l'étouffement rythmé du larynx de la bête en perpétuel mouvement.
Les yeux engourdis, Gonchain tenta de fixer le front inexistant de la Souriette surexistée.
Gonchain était sourd, ce qui ne modifiait nullement ses capacités puisqu'il palliait naturellement à ce handicap par la télépathie.
En regardant quelques minutes l'organe pensant d'un demandeur, Gonchain était capable de répondre aux questions les plus variées.
Mais cette fois, Gonchain percevait à peine l'énergie de la pensée Souriette. Ses yeux captaient par intermittence un déversement désordonné de mots incongrus.
Gonchain leva un sourcil broussailleux, faisant basculé le nid d'une girouette moutarde qui assistait en silence à la scène. Elle avait depuis longtemps rabattu les plumes de ses oisillons pour qu'il n'entendent pas la Souriette Miscka hurler sa lassitude. Si bien que les deux ailes prises par cette activité, elle perdit l'équilibre et tomba dans la paupière inférieure de Gonchain...
L'indicible ne broncha pas.
Son esprit était prêt à répondre à la requête incompréhensible de la Souriette dans le langage adapté à la façon dont la question lui avait été posée. Gonchain connaissait tous les langages, par prescience, et celui qu'il utilisa glaça d'effroi la girouette moutarde. Elle avait élu domicile auprès de l'indicible espérant donner l'éducation irréprochable dont rêvent toutes les girouettes digne de ce nom à ses adorables girouens.
Elle partie donc en quête d'un nouveau domicile le jour même.
Gonchain avait répondu au même rythme de ce que son esprit avait pu comprendre. Il s'était exprimer par soubresauts avec des piaillements mêlés d'un verbiage gaillard. La Souriette, pourtant experte en la matière, fût largement dépassée et due se sentir profondément offensée car elle accéléra de nouveau sa cadence de bonds et d'invectives.
Vraisemblablement satisfait de son intervention, Gonchain refermait nonchalamment ses écrasantes paupières, arrachant au passage quelques plumes de la girouette moutarde qui tentait depuis un moment de dégager ses pattes des filaments collants de sève.
Depuis ce jour, les Souriettes Miscka gardent une rancune à peine exagérée envers l'Indicible qu'elles injurient copieusement à la moindre occasion.
Troltinet
Vampire...
Voici le début d'un essai que j'ai écrit en 1994, après la sortie du film Dracula
réalisé par Francis Ford Coppola.
Ce film, que la Troltinet décrit dans la catégorie Cinéma, fût le révélateur de mon penchant pour les monstres. Après l'avoir visionné 5 ou 6 fois, je me suis mise moi-même à
dévorer tout ce qui pouvait me tomber sous la dent - que je garde courte, rassurez-vous...
Bref, après de trés nombreuses recherches et la réalisation d'un portrait de la bête, voici ce
que j'ai fini par pondre :
Imago, quand tu nous tiens…
Comme toutes les représentations imaginaires, le vampire colle à son archétype. Sacré type en vérité, qui plus est de type sacré.
D’ailleurs, le plus présent de nos prototypes de vampire, celui dont le nom et le rang sont véhiculés depuis le XVéme siècle, nous provient tout droit de Bram Stocker qui eut le mérite de dépoussièrer l’image mystique des sataniques chéiroptères roumains, pour en dégager le Dracula mythique cette fois, inspiré du réel Vlad Tepes Dracul de l’ordre du Dragon, jusqu’à le pousser sous les feux des projecteurs, lui dont les prunelles s’accommodent pourtant si douloureusement à la lumière.
Dès lors, l’âme damnée en quête de vitalité à siroter, est parvenue, grâce à une imagination typiquement british, à troquer sa monstruosité contre une identité…
Echange de bons procédés : Bram Stocker répondant aux exigences de nos troubles fantasmes humains, fournira au non-vivant une existence, littéraires certes, mais n’est-ce pas fantastique d’exister quand on n’existe pas ?
Faute de reflet dans le miroir, le vampire s’en sort donc avec une image qu’il a sû peaufiner au fil du développement cinématographique : Blafard tout en se voulant sombre, il parvient à briller malgré sa profonde nature diurne.
Faut-il l’imaginer, oeuvrant des nuits entières, singeant l’horreur dans sa plus lugubre expression, lui qui n’a pourtant plus le loisir de se mirer au petit soir en se brossant les incisives.
Mais si une Psyché (« reflet putride des vanités humaines » selon l’adaptation de Coppola) ne lui est plus d’aucune utilité, il a su tirer parti du psychisme et des parités en se créant pervers polymorphe, tels nos irrésistibles bambins (« reflet mutilé du désir d’immortalité humaine » selon l’interprétation de Blondeau).
- Hein ? Quoi ? Expliques-toi à la fin !
J’y viens…
« Polymorphe » (ou plus vulgairement « plusieurs formes »)… N’est-ce pas enfantin pour un non-être, donc si vous me suivez, n’est pas ?
- N’est pas quoi ?
« N’est pas », c’est tout !
- Bon, admettons…
Enfantin donc pour un truc qui « n’est pas », et qui de ce fait change de forme à satiété, empruntant au loup sa cruauté sanguinaire, à la chauve-souris sa gloutonnerie mordante, au rat sa souillure rampante… En fait, l’incarnation des maux qui nous rongent (en particulier le cou) parvient à amplifier l’intérêt qu’il excite avec des moyens somme toute fort peu stimulants.
« Pervers »… Ô combien ! Car la sagacité de cet insatiable suceur de sang (on remarquera au passage la fameuse allitération en S si chère à nos professeur de lettres), sa sagacité donc, est d’emprunter aux détraqués notoires un nombre renversants de tics parfois pathé, parfois patho… logique, non ?
Il est en effet frappant d’observer le sadisme avec lequel il opère pour combler son anémie chronique, incorporant tout cru le fragile véhicule de notre âme, après nous avoir patiemment travailler au corps d’une séduction frigide* et frigorifiante, nous laissant sur le carreau invariablement refroidis.
* Depuis Bram Stocker, on prête souvent aux vampires une sensualité
et un pouvoir de séduction irrésistible, quasi-hypnotique, et toujours platonique. Soyez convaincu d’une chose mes amis, même s’il vous poussait jusqu’à vos plus bas retranchements charnels,
jamais le vampire ne franchirait le cap des préliminaires, et encore… En langage courant, le vampire est un « allumeur », trait symptomatique d’une personnalité à caractère
hystérique.
Diagnostic docteur ? Passant de la séduction frigide à l’incorporation psychotique, nous avons là un beau spécimen de psychopathe
pervers, une once hystérique, un brin boulimique.
Je donne sans doute l'illusion d'évoquer un monstre tout droit sorti de notre existence quotidienne, lui délégant la responsabilité des ses actes, en particulier celui de manipuler dextrement nos moindres claquements de dents. Il ne s'agit pas ici d'un vice de raisonnement, mais plutôt d'un vice de la raison :
Le Non-vivant / Non-mort, qui semble mander son existence à la vie fantasmatique du plus rustre pignouf, n’est pas un simple fait de l’imaginaire. Non, il s’incarne tous les jours en Mme Vamp ou Mr Pire, vils et répugnants personnages dont on peinerait à admettre qu’ils sont dotés d’un quelconque talent. Talent quelconque pourtant que de se fabriquer un enfer personnel et personnalisé afin de faire d’eux-mêmes leur pire ennemi, et le notre par la même occasion.
Vous l’aurez compris. Si vampire il y a, il n’existe qu’en nous, par nous et pour nous.
Il ne s’agit pas d’une accusation, juste une constatation peu novatrice qui mérite de temps en temps d’être soulignée.
Car il est bien beau de bercer la populace de contes et légendes monstrueux, d’arracher du fourre-tout souffre-douleur des calamités caricaturales tels sorcières grimaçantes, ogres bouffeurs et autres croque-mitaines abracadabeuarks.
Est-ce vraiment dans le cauchemar et la fiction qu’il faut aller chercher ces mauvais personnages de fables, décidément trop parodique pour ne pas être vraisemblables ?
Fermons nos livres et regardons tout simplement autour de nous :
Qui de notre entourage ne nous pourri pas la vie ? nous met à sec ? nous ronge les sangs ? nous pompe l’air ? nous pète les couilles ? Bref qui de notre entourage
ne nous vampirise pas un petit peu et plusieurs fois par jour ?
QUI ?
Face aux invectives acharnées d’une belle-mère, voisine de palier, charcutière, receveur des postes, d’un frangin râleur, piailleur, teigneux, ulcéreux, débiteur de conneries creuses qui nous feraient pouffer si elles ne sortaient pas de la bouche de notre prolongement génétique, nous nous surprenons parfois à tendre le cou (qu’on nous suce jusqu’à l’os) parfois à montrer les crocs (continus et j’te bouffe).
Nous nous tourmentons (ulcère), nous nous dévorons (intoxication alimentaire), nous finissons par devenir un tourment pour nous-mêmes (« je ne m’aime pas ») et pour les autres (« moi non plus »).
Autrement dit, nous nous trouvons en plein cœur de la dialectique de l’avaleur/avalé, de l'arroseur/arrosé, du persécutant/persécuté. Bref, nous sommes le sens même de ce qu’attribue la valeur symbolique du vampire : Nous sommes des monstres !
Si jusqu’ici vous preniez la pose de l’incompréhension, un pied en arrière, la main sur le cœur, la bouche en croupion, je vous sais dorénavant la babine en alerte, la salive aux commissures et l’injure au bout de la langue…
-« Qui c’est celle-là pour nous donner des leçons creuses ?
Elle s’est regardée avec sa foutue passion et ses fantasmes morbides de
vampirisme ? »
Hé ! Tout doux mes jolis monstres ! Préféreriez-vous être taxés de moutons bêêêlants ?
Ne vous leurrez pas, vous n’êtes pas des agneaux... Le seul agneau digne du Nom a déjà fait le gros du boulot en offrant
généreusement son sang au plus gourmand des vampires c'est à dire Nous ! L’Humain !
En purgeant les peines du monde, le grand martyre de l’ère du poisson a révélé aux loups que nous sommes leur nature profonde. Le résultat
se trame en un jeux de culpabilité (dans une symbolique Freudienne du crime originel) ou en un jeux de lucidité (pour qui veut creuser la théologie).
Car si le Christ nous a dénudé dans notre singulière monstruosité, ce n’était pas juste pour le plaisir de nous pourrir la vie à coup de conscience morale. En fait, il aimait les petits monstres que nous sommes.
C’est vrai, quoi de plus aimable qu’un monstre ?
-« Elle est barjot ».
Quoi de plus attendrissant qu’une difformité ?
-« Elle disjoncte ».
Quoi de plus bouleversant qu’une mutilation ?
-« Enfermez-là !»
Lorsque je qualifiais nos enfants de « reflets mutilés de l’immortalité humaine », je souhaitais vous inciter à regarder nos enfants :
Allez-y, penchez-vous sur un gosse. Il représente bien la vie dans sa continuité, hum ?
Inclinez-vous encore, n’est-il pas un désir d’éternité ?
Baissez-vous davantage, ses épaules ne portent-elles pas le poids de notre vulnérabilité, ses yeux ne reflètent-ils pas la couleur de nos défaillances ? Son sang ne véhicule-t-il pas les tares conjointes de l’union de deux imperfections ?
Ne vous redressez pas encore, je n’ai pas fini :
L’enfance, état antérieur à la Faute, inexorablement guidée par et vers elle, prend les formes hideuses et mutilés des désirs de ceux qui l’ont engendrée.
« Hideuse »… car l’enfance est tatouée de la petite trace (la petite race) de ses premiers amours, de sorte qu’elle n’obéit plus à ses propres désirs.
« Mutilées »… lorsque ces amours ont eux-mêmes perdu le fil de leur désir, et le recherchent de la manière la plus apte à le perdre davantage.
Les premiers amours débordent de premières haines, la gratitude se s’aborde d’envie pour célébrer dans l’enfant les noces du meilleur et du pire. Devenue monstre par déformation maladive, fonctionnement biaisé de la force vitale, elle prend la marque de la haine et du maléfice.
Comme toute anomalie, le mal repousse, angoisse ; il joue avec l’inconscient, lui qui du lieu de prédilection, se meut en gardien du
trésor en gardien du désordre, champion crotté d’une espérance obligée d’en passer par la haine comme ultime recours pour se retrouver. Son existence est une déviation, un chemin mal mené et
malmené. Et s’il m’interpelle tant, lui, le monstre, le signe aberrant de l’erreur, l'enfant, c’est qu’il est l’assurance la plus tangible de notre reconversion.
(...)
Le pire, c'est qu'il y a une suite à ça... Mais bon, j'ai pas envie de la recopier maintenant...
Palabres de voyageurs