Poldonski est un jeune peintre un peu misérable et au bord du suicide. Il croise par hasard un vieux savant excentrique qui profite de son désespoir pour lui inoculer dans les yeux un bacille très particulier. Sans le savoir, les perceptions visuelles de Poldonski changent et il comprend petit à petit qu’il voit les choses et les êtres dans un présent qui vieilli plus vite que lui. C'est-à-dire qu'il voit les gens tels qu'ils seront dans quelques minutes, puis dans quelques heures, puis quelques années, etc…
De jour en jour, sa vision du futur s’accélère. Dans son miroir, où il se voit mûrir puis décliner avant l’heure, il assiste progressivement à sa déchéance physique jusqu’à se voir mourir. En complet décalage dans son rapport avec le monde dans lequel il vit, il observe impuissant ses contemporains prendre l’apparence de squelettes qui déambulent tout naturellement dans les rues :
« - Vous ne me reconnaissez pas ? fit alors le squelette.
Stupéfait d’entendre un son sortir de ce crâne vide et creusé d’ombres, je ne
reconnus pas la voix. Le squelette posa son coccyx sur un fauteuil, étira ses tibias. La mâchoire remua :
- Je vous avais promis ma visite…
J’identifiai à ce moment le timbre de Dagerlöff.
- Que vous est-il donc arrivé ? balbutiai-je à tout hasard.
- C’est à vous que je viens poser la question.
Je remarquai alors que la cage thoracique se soulevait légèrement et régulièrement, qu’un des fémurs croisés sur l’autre s’agitait d’un menu balancement périodique, qui se prolongeait au tibia. Le mouvement de ces os ne s’accompagnait d’aucun grincement. Je compris qu’il respirait, que son cœur battait, bref qu’il était vivant bien que je le visse mort et réduit à l’état de squelette…
Il caressait sa rotule d’une phalange précautionneuse. Son crâne prenait sur les vertèbres cervicales une petite inclinaison complaisante, assez surprenante chez un squelette dont on attend moins d’expression. Cette mimique macabre avait un côté vaguement comique (...).
Alors la pensée me revint qu’il était à l’origine de mon atroce aventure, qu’en face de moi se trouvait le monstre qui avait pourri mon regard, le bourreau sans scrupule qui m’avait traité en cobaye.. Je serrai les poings, mais son squelette me faisait encore peur.
-Où j’en suis ? repris-je d’une voix hésitante et lourde de sous-entendus.
-Oui. Parlez. Où en est la plus fantastique expérience jamais tentée par la science humaine ? Le voile de la causalité se déchire-t-il ? (...)
Par un coup de génie, je trouvai ma
vengeance :
- Mais je n’ai rein à dire…
- Rien ? (...)
- Enfin…
Quand vous regardez autour de vous, comment voyez-vous les chose ?
- Comme je vous
vois.
Je n’avais encore jamais vu un squelette manifester de la stupeur et passer de la stupeur à l’irritation. Il s’agitait maintenant dans son fauteuil comme un pendu par un jour de grande brise. Il écartait les humérus, battait de l’omoplate, pianotait de la phalangette. J’étais un peu confondu de la trouver si bien articulé ! »
Considéré comme un classique de la littérature d’anticipation, ce récit paru pour la première fois en 1945 n’a pour sa part pas pris une seule ride ! Jacques Spitz aborde avec beaucoup de talent et de cynisme une réflexion métaphysique sur l’apparence et la normalité. De plus, le raisonnement scientifique qu’il tient pour pouvoir étayer son propos est tout à fait recevable. De mon humble avis, ce texte est une régalade.

Palabres de voyageurs