Vampire...
Voici le début d'un essai que j'ai écrit en 1994, après la sortie du film Dracula
réalisé par Francis Ford Coppola.
Ce film, que la Troltinet décrit dans la catégorie Cinéma, fût le révélateur de mon penchant pour les monstres. Après l'avoir visionné 5 ou 6 fois, je me suis mise moi-même à
dévorer tout ce qui pouvait me tomber sous la dent - que je garde courte, rassurez-vous...
Bref, après de trés nombreuses recherches et la réalisation d'un portrait de la bête, voici ce
que j'ai fini par pondre :
Imago, quand tu nous tiens…
Comme toutes les représentations imaginaires, le vampire colle à son archétype. Sacré type en vérité, qui plus est de
type sacré.
D’ailleurs, le plus présent de nos prototypes de vampire, celui dont le nom et le rang sont véhiculés depuis le
XVéme siècle, nous provient tout droit de Bram Stocker qui eut le mérite de dépoussièrer l’image mystique des sataniques chéiroptères
roumains, pour en dégager le Dracula mythique cette fois, inspiré du réel Vlad Tepes Dracul de l’ordre du Dragon, jusqu’à le pousser sous les feux des projecteurs, lui dont les prunelles
s’accommodent pourtant si douloureusement à la lumière.
Dès lors, l’âme damnée en quête de vitalité à siroter, est parvenue, grâce à une imagination typiquement british, à
troquer sa monstruosité contre une identité…
Echange de bons procédés : Bram Stocker répondant aux exigences de nos troubles fantasmes humains, fournira au
non-vivant une existence, littéraires certes, mais n’est-ce pas fantastique d’exister quand on n’existe pas ?
Faute de reflet dans le miroir, le vampire s’en sort donc avec une image qu’il a sû peaufiner au fil du développement
cinématographique : Blafard tout en se voulant sombre, il parvient à briller malgré sa profonde nature diurne.
Faut-il l’imaginer, oeuvrant des nuits entières, singeant l’horreur dans sa plus lugubre expression, lui qui n’a
pourtant plus le loisir de se mirer au petit soir en se brossant les incisives.
Mais si une Psyché (« reflet putride des vanités humaines »
selon l’adaptation de Coppola) ne lui est plus d’aucune utilité, il a su tirer parti du psychisme et des parités en se créant pervers polymorphe, tels nos irrésistibles bambins (« reflet mutilé du désir d’immortalité humaine » selon l’interprétation de Blondeau).
- Hein ? Quoi ? Expliques-toi à la fin !
J’y viens…
« Polymorphe » (ou plus vulgairement « plusieurs formes »)… N’est-ce pas enfantin pour un
non-être, donc si vous me suivez, n’est pas ?
- N’est pas quoi ?
« N’est pas », c’est tout !
- Bon, admettons…
Enfantin donc pour un truc qui « n’est pas », et qui de ce fait change de forme à satiété, empruntant au
loup sa cruauté sanguinaire, à la chauve-souris sa gloutonnerie mordante, au rat sa souillure rampante… En fait, l’incarnation des maux qui nous rongent (en particulier le cou) parvient à
amplifier l’intérêt qu’il excite avec des moyens somme toute fort peu stimulants.
« Pervers »… Ô combien ! Car la sagacité de cet insatiable suceur de sang (on remarquera au passage la
fameuse allitération en S si chère à nos professeur de lettres), sa sagacité donc, est d’emprunter aux détraqués notoires un nombre renversants de tics parfois pathé, parfois patho… logique,
non ?
Il est en effet frappant d’observer le sadisme avec lequel il opère pour
combler son anémie chronique, incorporant tout cru le fragile véhicule de notre âme, après nous avoir patiemment travailler au corps d’une séduction frigide* et frigorifiante, nous laissant sur le carreau invariablement refroidis.
* Depuis Bram Stocker, on prête souvent aux vampires une sensualité
et un pouvoir de séduction irrésistible, quasi-hypnotique, et toujours platonique. Soyez convaincu d’une chose mes amis, même s’il vous poussait jusqu’à vos plus bas retranchements charnels,
jamais le vampire ne franchirait le cap des préliminaires, et encore… En langage courant, le vampire est un « allumeur », trait symptomatique d’une personnalité à caractère
hystérique.
Diagnostic docteur ? Passant de la séduction frigide à l’incorporation psychotique, nous avons là un beau spécimen de psychopathe
pervers, une once hystérique, un brin boulimique.
Je donne sans doute l'illusion d'évoquer un monstre tout droit sorti de notre existence quotidienne, lui délégant la
responsabilité des ses actes, en particulier celui de manipuler dextrement nos moindres claquements de dents. Il ne s'agit pas ici d'un vice de raisonnement, mais plutôt d'un vice de la
raison :
Le Non-vivant / Non-mort, qui semble mander son existence à la vie fantasmatique du plus rustre pignouf, n’est pas un
simple fait de l’imaginaire. Non, il s’incarne tous les jours en Mme Vamp ou Mr Pire, vils et répugnants personnages dont on peinerait à admettre qu’ils sont dotés d’un quelconque talent. Talent
quelconque pourtant que de se fabriquer un enfer personnel et personnalisé afin de faire d’eux-mêmes leur pire ennemi, et le notre par la même occasion.
Vous l’aurez compris. Si vampire il y a, il n’existe qu’en nous, par nous et pour nous.
Il ne s’agit pas d’une accusation, juste une constatation peu novatrice qui mérite de temps en temps d’être
soulignée.
Car il est bien beau de bercer la populace de contes et légendes monstrueux, d’arracher du fourre-tout souffre-douleur
des calamités caricaturales tels sorcières grimaçantes, ogres bouffeurs et autres croque-mitaines abracadabeuarks.
Est-ce vraiment dans le cauchemar et la fiction qu’il faut aller chercher ces mauvais personnages de fables,
décidément trop parodique pour ne pas être vraisemblables ?
Fermons nos livres et regardons tout simplement autour de nous :
Qui de notre entourage ne nous pourri pas la vie ? nous met à sec ? nous ronge les sangs ? nous pompe l’air ? nous pète les couilles ? Bref qui de notre entourage
ne nous vampirise pas un petit peu et plusieurs fois par jour ?
QUI ?
Face aux invectives acharnées d’une belle-mère, voisine de palier, charcutière, receveur des postes, d’un frangin
râleur, piailleur, teigneux, ulcéreux, débiteur de conneries creuses qui nous feraient pouffer si elles ne sortaient pas de la bouche de notre prolongement génétique, nous nous surprenons
parfois à tendre le cou (qu’on nous suce jusqu’à l’os) parfois à montrer les crocs (continus et j’te bouffe).
Nous nous tourmentons (ulcère), nous nous dévorons (intoxication alimentaire), nous finissons par devenir un tourment
pour nous-mêmes (« je ne m’aime pas ») et pour les autres (« moi non plus »).
Autrement dit, nous nous trouvons en plein cœur de la dialectique de l’avaleur/avalé, de l'arroseur/arrosé, du
persécutant/persécuté. Bref, nous sommes le sens même de ce qu’attribue la valeur symbolique du vampire : Nous sommes des monstres !
Si jusqu’ici vous preniez la pose de l’incompréhension, un pied en arrière, la main sur le cœur, la bouche en
croupion, je vous sais dorénavant la babine en alerte, la salive aux commissures et l’injure au bout de la langue…
-« Qui c’est celle-là pour nous donner des leçons creuses ?
Elle s’est regardée avec sa foutue passion et ses fantasmes morbides de
vampirisme ? »
Hé ! Tout doux mes jolis monstres ! Préféreriez-vous être taxés de moutons bêêêlants ?
Ne vous leurrez pas, vous n’êtes pas des agneaux... Le seul agneau digne du Nom a déjà fait le gros du boulot en offrant
généreusement son sang au plus gourmand des vampires c'est à dire Nous ! L’Humain !
En purgeant les peines du monde, le grand martyre de l’ère du poisson a révélé aux loups que nous sommes leur nature profonde. Le résultat
se trame en un jeux de culpabilité (dans une symbolique Freudienne du crime originel) ou en un jeux de lucidité (pour qui veut creuser la théologie).
Car si le Christ nous a dénudé dans notre singulière monstruosité, ce n’était pas juste pour le plaisir de nous
pourrir la vie à coup de conscience morale. En fait, il aimait les petits monstres que nous sommes.
C’est vrai, quoi de plus aimable qu’un monstre ?
-« Elle est barjot ».
Quoi de plus attendrissant qu’une difformité ?
-« Elle disjoncte ».
Quoi de plus bouleversant qu’une mutilation ?
-« Enfermez-là !»
Lorsque je qualifiais nos enfants de « reflets mutilés de l’immortalité humaine », je souhaitais vous
inciter à regarder nos enfants :
Allez-y, penchez-vous sur un gosse. Il représente bien la vie dans sa continuité, hum ?
Inclinez-vous encore, n’est-il pas un désir d’éternité ?
Baissez-vous davantage, ses épaules ne portent-elles pas le poids de notre vulnérabilité, ses yeux ne reflètent-ils
pas la couleur de nos défaillances ? Son sang ne véhicule-t-il pas les tares conjointes de l’union de deux imperfections ?
Ne vous redressez pas encore, je n’ai pas fini :
L’enfance, état antérieur à la Faute, inexorablement guidée par et vers elle, prend les formes hideuses et mutilés des
désirs de ceux qui l’ont engendrée.
« Hideuse »… car l’enfance est tatouée de la petite trace (la petite race) de ses premiers amours, de sorte
qu’elle n’obéit plus à ses propres désirs.
« Mutilées »… lorsque ces amours ont eux-mêmes perdu le fil de leur désir, et le recherchent de la manière
la plus apte à le perdre davantage.
Les premiers amours débordent de premières haines, la gratitude se s’aborde d’envie pour célébrer dans l’enfant les
noces du meilleur et du pire. Devenue monstre par déformation maladive, fonctionnement biaisé de la force vitale, elle prend la marque de la haine et du maléfice.
Comme toute anomalie, le mal repousse, angoisse ; il joue avec l’inconscient, lui qui du lieu de prédilection, se meut en gardien du
trésor en gardien du désordre, champion crotté d’une espérance obligée d’en passer par la haine comme ultime recours pour se retrouver. Son existence est une déviation, un chemin mal mené et
malmené. Et s’il m’interpelle tant, lui, le monstre, le signe aberrant de l’erreur, l'enfant, c’est qu’il est l’assurance la plus tangible de notre reconversion.
(...)
Le pire, c'est qu'il y a une suite à ça... Mais bon, j'ai pas envie de la recopier maintenant...
Palabres de voyageurs