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Palabres de voyageurs

Mardi 29 septembre 2009
L'oeil du purgatoire.- Jacques Spitz / L'Arbre vengeur, 2008.- 196 p.

Poldonski est un jeune peintre un peu misérable et au bord du suicide. Il croise par hasard un vieux savant excentrique qui profite de son désespoir pour lui inoculer dans les yeux un bacille très particulier. Sans le savoir, les perceptions visuelles de Poldonski changent et il comprend petit à petit qu’il voit les choses et les êtres dans un présent qui vieilli plus vite que lui. C'est-à-dire qu'il voit les gens tels qu'ils seront dans quelques minutes, puis dans quelques heures, puis quelques années, etc…

De jour en jour, sa vision du futur s’accélère. Dans son miroir, où il se voit mûrir puis décliner avant l’heure, il assiste progressivement à sa déchéance physique jusqu’à se voir mourir. En complet décalage dans son rapport avec le monde dans lequel il vit, il observe impuissant ses contemporains prendre l’apparence de squelettes qui déambulent tout naturellement dans les rues :

 

« - Vous ne me reconnaissez pas ? fit alors le squelette.

Stupéfait d’entendre un son sortir de ce crâne vide et creusé d’ombres, je ne reconnus pas la voix. Le squelette posa son coccyx sur un fauteuil, étira ses tibias. La mâchoire remua :
- Je vous avais promis ma visite…

J’identifiai à ce moment le timbre de Dagerlöff.

- Que vous est-il donc arrivé ? balbutiai-je à tout hasard.

- C’est à vous que je viens poser la question.

Je remarquai alors que la cage thoracique se soulevait légèrement et régulièrement, qu’un des fémurs croisés sur l’autre s’agitait d’un menu balancement périodique, qui se prolongeait au tibia. Le mouvement de ces os ne s’accompagnait d’aucun grincement. Je compris qu’il respirait, que son cœur battait, bref qu’il était vivant bien que je le visse mort et réduit à l’état de squelette…

Il caressait sa rotule d’une phalange précautionneuse. Son crâne prenait sur les vertèbres cervicales une petite inclinaison complaisante, assez surprenante chez un squelette dont on attend moins d’expression. Cette mimique macabre avait un côté vaguement comique (...).

Alors la pensée me revint qu’il était à l’origine de mon atroce aventure, qu’en face de moi se trouvait le monstre qui avait pourri mon regard, le bourreau sans scrupule qui m’avait traité en cobaye.. Je serrai les poings, mais son squelette me faisait encore peur.

-Où j’en suis ? repris-je d’une voix hésitante et lourde de sous-entendus.

-Oui. Parlez. Où en est la plus fantastique expérience jamais tentée par la science humaine ? Le voile de la causalité se déchire-t-il ? (...)

Par un coup de génie, je trouvai ma vengeance :
- Mais je n’ai rein à dire…
- Rien ? (...)
- Enfin… Quand vous regardez autour de vous, comment voyez-vous les chose ?
- Comme je vous vois.

 

Je n’avais encore jamais vu un squelette manifester de la stupeur et passer de la stupeur à l’irritation. Il s’agitait maintenant dans son fauteuil comme un pendu par un jour de grande brise. Il écartait les humérus, battait de l’omoplate, pianotait de la phalangette. J’étais un peu confondu de la trouver si bien articulé ! »

 

Considéré comme un classique de la littérature d’anticipation, ce récit paru pour la première fois en 1945 n’a pour sa part pas pris une seule ride ! Jacques Spitz aborde avec beaucoup de talent et de cynisme une réflexion métaphysique sur l’apparence et la normalité. De plus, le raisonnement scientifique qu’il tient pour pouvoir étayer son propos est tout à fait recevable. De mon humble avis, ce texte est une régalade.

Par Troltinet - Publié dans : Chroniques littéraires
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Lundi 28 septembre 2009

 

Pétrifié au milieu de sa verte prairie,

L’arbre rêveur feuilletait un bouquin racorni.

Au hasard d’un chapitre où Saint Matthieu causait,

Il se figea longuement sur une phrase à succès

Qui déclamait qu’un arbre pouvait être jugé

A la valeur des fruits qu’il pouvait faire germer.

 

Plus loin, Edmond Rostand, récitait avec cœur

Une merveilleuse tirade qui parlait du Bonheur :

« Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,

Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! »

Se découvrant alors des lierres parasites

L’arbre voulu lui aussi s’attribuer des mérites.

 

En se faisant aider d’un noble couturier,

Il se déshabilla des ses atours grossiers.

Avec un peu de patience et beaucoup d’affection,

Il se sculpta, royal, une nouvelle frondaison.

Et comptant une à une chaque année de sa vie,

Cultiva 40 fruits pour sa meilleure Amie.

 

Joyeux anniversaire Magalie !

 

Par Troltinet - Publié dans : Foldryardises
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Mardi 14 juillet 2009

Freaks of the Heartland / Steve Nils et Greg Ruth.- Ed. Semic, 2008.- 144 p.



Une histoire de monstres où les plus monstrueux ne sont pas ceux qu’on croit !

        



A Gristlewood Valley, village d’amérique profonde, les femmes tombent toutes mystèrieusement enceintes exactement au même moment. Tous les enfants issus de ce prodige naissent avec une allure abominable. La communauté dissimule ces évènements en séquestrant ou tuant les nouveaux-nés…

Le jeune Trevor est le frère d’un de ces monstres. Il vit dans une ferme isolée, sous la domination d’un père tyrannique. Celui-ci ne supporte plus la présence abjecte de ce fils monstrueux qu’il a enchaîné dans sa cave depuis de si nombreuses années. La tension monte et Trévor sent qu’il doit, pour éviter la tragédie, libérer son frère et s’enfuir avec lui à travers la campagne.

Ce one shot allie de nombreux éléments qui m'encouragent à le présenter ici : D'abord il sagit d'une intrigue à caractère fantastique qui rappelle "le village des damnés" avec des enfants qui, cette fois, sont les victimes de l'épouvante furieuse et meurtrière de leurs parents. De plus, c'est une réflexion autour de la monstruosité qui émeut à la manière d'elephant man de Lynch.
Enfin, le graphisme est extra. Greg Ruth manit son pinceau pour développer une ambiance couleur sépia, trouble et oppressante, où la violence s'amplifie sourdement et finit par exploser.





Par Troltinet - Publié dans : Chroniques littéraires
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Lundi 25 mai 2009

Zen City / Grégoire Hervier.- Au diable Vauvert, 2009.- 364 p.


Zen City est une ville exceptionnelle, dotée d’une architecture ultra-moderne et de moyens technologiques hors du commun. Campée dans un site magnifique des Pyrénées, Zen City est régie par le contrat « Global Life », qui garantit à ses habitants et employés une gamme impressionnante de services qui leur facilite la vie et protége leurs intérêts.

Grâce à une puce RFID (identification par radio fréquence) implantée sous la peau de la main, Global Life se charge de surveiller votre domicile, de garnir votre frigidaire en s’adaptant à l’historique de vos anciennes commandes, de vous prévenir de la proximité d’un membre correspondant à votre profil…

C'est dans ce petit paradis que vient s'installer Dominique Dubois, statisticien trentenaire dont la principale caractéristique est d'être remarquablement moyen, c'est à dire un être qui ne se remarque absolument pas...


Ce livre est le témoignage de cet homme, un des rares rescapés de ce que les médias ont appelé la « Tragédie de Zen City ». Sous forme d’extraits significatifs du blog de Dominique Dubois, blog qu’il a débuté quelques mois avant son arrivée à Zen City, ce roman prend une forme tout à fait originale et représentative de nos moyens de communications actuels.

L’auteur nous projette à la vitesse d’un bon thriller dans une cité utopique qui se meut progressivement en une véritable dystopie.

Car vous aurez sans doute compris que la puce RFID, celle qui facilite tellement la vie de son porteur, est aussi une mine d’informations et une extraordinaire cartographie qui permet d’exercer une manipulation à la fois individualisée et massive. Décrivant notre monde actuel, avec ses préoccupations sécuritaires, ses obsessions consuméristes, ses angoisses communicationnelles, Hervier nous installe tout doucement face à nos paradoxes, c’est à dire notre tendance tellement « normale » de laisser choir nos libertés individuelles pour un confort de vie sécurisant et une délicieuse indolence intellectuelle.


« Zen City ne fait rien d’autre que mettre en scène – mais de façon magistrale - notre monde d’aujourd’hui, un monde où « vos origines, vos croyances, vos convictions nous importent peu, ce qui compte c’est que vous soyez notre client. »

 

Pour achever de nous convaincre, ce talentueux auteur nous a concocté un petit site très évocateur et ô combien préoccupant…      zencity.fr

Par Troltinet - Publié dans : Chroniques littéraires
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Jeudi 7 mai 2009

Demains les posthumains / Jean-Michel Besnier.- Ed. Hachette littératures, 2009.- 200p.- (Haute tension).

S’inspirant de la fiction intitulée Demain les chiens de Simak pour baptiser son livre, Jean-Michel Besnier, professeur de philosophie à l'université Paris-Sorbonne et membre du Centre de recherche en épistémologie appliquée, nous présente ses réflexions philosophiques sur l’avenir de l’humanité :

 

Interrogeant la notion de l’Autre sous ses différentes formes à venir (cyborg, clone, robot, l’humain génétiquement modifié…), l’auteur nous projettent dans un futur proche où l’homme ne naîtra plus mais s’auto-produira (on peut penser au passage à Le meilleur des mondes), où l’homme sera dispensé de la maladie et même de la mort (La maison du scorpion est une des nombreuses fictions qui explorent cette idée).

 

L’auteur ne se place pas dans le registre de la fiction mais dans celui de la prospection scientifique (ce qui revient au même à mon sens puisque la SF et la science s’alimentent mutuellement), et il s’interroge :

Comment allons-nous nous redéfinir dans ce nouveau monde et comment accepter, si nous le devons, de laisser place à des êtres différents qu’il appelle les post-humains.

 

Avec beaucoup de sérénité (et de philosophie forcément), l’auteur souhaite nous faire découvrir notre inévitable future identité de post-humains, en montrant justement qu’en toute logique la définition de cette identité s’élargira, s’enrichira et permettra d’envisager l’ouverture de ses frontières à celui des animaux et des machines.

 

Comme à la lecture de Demain les chiens, le propos est vertigineux tant il nous projette loin dans le temps et dans notre conscience intime de notre nature.

Extrait d'un interview de Jean-Michel Besnier intitulé "quand la science-fiction d'hier devient réalité".

Par Troltinet - Publié dans : Chroniques littéraires
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